LA LIGNE CHAUVINEAU 
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Pourquoi la France
a-t-elle choisi la fortification ?
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Vous trouverez ci-dessous un excellent article de Monsieur Marc Halter (Président de l'A.A.L.M.A, ayant notamment en charge l'ouvrage Maginot du Schoenenbourg et de la casemate d'Esch sur les choix défensifs de la France à la fin de la première guerre mondiale.
(Cet article ne peut pas être reproduit sans
l'autorisation de son auteur)
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En
1918, la France sort victorieuse mais exsangue de la première guerre mondiale;
1,4 millions de morts, 3,5 millions de blessés dont un million d'invalides, pas
une famille qui ne connaisse le deuil, les hommes ayant accepté de se sacrifier
parce qu'ils pensaient que cette guerre serait la « der des ders»; un
profond sentiment de pacifisme gagne le pays, il faudra tout faire pour éviter
une nouvelle tuerie. La guerre de 14-18 a coûté plus de 60 milliards de francs-or à l'Etat, les réglons du Nord et de l'Est sont
dévastées, tout est à reconstruire, on pense que l'Allemagne paiera ! Avant
même la signature du traité de Versailles (28 juin 1919, le
« Diktat » pour les Allemands) se pose pour les Français la question
du choix de leur défense. Après analyse, le Haut Commandement fixe deux
concepts opposés pour mener une éventuelle guerre : soit organiser
défensivement le terrain afin d'assurer l'intégrité du territoire national,
soit moderniser l'armée de campagne et porter la guerre en territoire ennemi.
Aux idées offensives de Foch (soutenu au départ par Clemenceau) qui veut
occuper préventivement toute la rive gauche du Rhin s'opposent celles de Joffre
et Pétain qui voient dans la défensive l'avantage de se battre sur un terrain
choisi et préparé à l'avance et surtout le moyen de mobiliser à l'abri les
forces. Après de longs et passionnés débats, on opte pour la construction de
zones fortifiées, seul système capable d'apporter des solutions aux problèmes
complexes qui se posent alors, à savoir :
- Éviter une attaque surprise et donner l'alerte.
- Couvrir la mobilisation de l'armée française (qui
prenait entre 2 et 3 semaines).
- Compenser les classes
creuses de 14-18 en étant opérationnelle dès 1934.
- Économiser les forces (la France comptait 39 millions
d'habitants, l'Allemagne 70).
- Protéger l'Alsace et la Lorraine (revenues à la
France en 1918) et leur bassin industriel.
- Servir de base à une contre-offensive.
Sous les ministères de Paul Painlevé sont désignées deux commissions : la C.D.F (Commission de Défense des Frontières, 1925-1931) qui définit le tracé, les formes générales, l'organisation de la fortification et établit un premier devis, puis la C.O.R.F (Commission d'Organisation des Régions Fortifiées 1927-1935) qui fixe les moyens, dessine les plans et fait réaliser les travaux.
Fin 1929, André Maginot succède à Painlevé et présente le programme qui sera
voté avec 90% des voix par le Sénat. Cette loi du 14 janvier 1930 fera entrer
la Ligne Maginot dans la légende; elle prévoit sur 5 ans un crédit de 2,9
milliards de Francs (environ 10 milliards actuels) pour la construction d'ouvrages
de fortification. Il est à noter que ce chiffre est nettement inférieur à ce
qu'aurait coûté la « modernisation » partielle de la moitié seulement
des divisions françaises (soit 5 milliards de francs de l'époque pour 55
divisions).
Dans
le Nord-Est on prévoit deux régions fortifiées; la RFM (Région Fortifiée de
Metz) et la RFL
Il
faut considérer deux périodes distinctes dans les relations
franco-belges ; dès 1920, un accord lie militairement les deux pays et les
Lignes de défense belges prolongent celles de la France la protégeant ainsi
d’une attaque allemande par le Nord ; la situation change radicalement
lorsqu’en 1936 la Belgique déclare sa neutralité et cesse toute coopération
avec la France (c’est une des conséquences du laxisme français suite à la
réoccupation de la Rhénanie par Hitler).
La Belgique est le chemin le plus court pour atteindre, occuper ou détruire les
grandes agglomérations du Nord où est concentrée une grande partie de
l’industrie lourde et minière française mais également pour déboucher sur Paris
et son importante région industrielle ; simplement fortifier la frontière
ne suffit plus, il faut protéger le pays en se portant en Belgique mais sans
violer sa neutralité.
A part quelques petits ouvrages - plus symboliques qu'efficaces - on laisse la
frontière du Nord pratiquement «ouverte». Le bouclier que représente la Ligne
Maginot dans le Nord-Est joue à fond son rôle dissuasif et va obliger les
Allemands à manœuvrer par les ailes, une attaque par la Suisse étant fort
improbable car difficilement exploitable; c'est donc par la Belgique qu'il leur
faudra passer. Le viol de la neutralité belge présente des avantages pour la
France; Bruxelles demandant de l'aide, Paris peut donc légitimement faire
entrer en Belgique les troupes françaises les plus modernes (divisions mécaniques
et motorisées) qui sont pré-positionnées dans le Nord, ainsi la ligne de front
sera raccourcie et le feu ennemi éloigné du bassin industriel si vital à
l'industrie de l'armement; de plus, l'Angleterre ne tolèrera pas qu'Hitler
occupe le port d'Anvers si proche de la Grande-Bretagne et entrera elle aussi
dans la guerre (i1 ne faut pas oublier la politique très ambiguë des
gouvernements britanniques dans les années trente).
En mai 1940, Hitler n'attaque pas de front la Ligne Maginot, il fait fi de la
neutralité de la Belgique, de la Hollande et du Luxembourg. Comme prévu les
armées françaises montent en Belgique et y livrent des combats héroïques (dont
la première bataille de chars de la deuxième guerre mondiale); même l'attaque
allemande à Sedan a été prise en compte par certains généraux français (en
1935, 1937 et 1938 lors de manœuvres de cadres, les hypothèses étaient
justement une percée du front sur la Meuse) et certaines réserves françaises
sont placées en conséquence. Ce n'est pas tant le lieu mais surtout la rapidité
et l'étonnante coordination des forces allemandes qui surprennent les Français
qui tentent de «colmater» les brèches au lieu de lancer de puissantes
contre-attaques.
Après l'encerclement des armées alliées dans le Nord, l'évacuation de Dunkerque
(4 juin) et l'entrée en guerre de l'Italie (10 juin), les Panzers de Guderian
atteignent la frontière suisse à Pontarlier (17 juin) prenant au piège près de
600 000 hommes, les réduisant progressivement. C'est à ce moment qu'Hitler
décide d'attaquer la Ligne Maginot. Les Allemands font capituler certains
petits ouvrages et passent le Rhin en force. Par contre l'ensemble des forts,
même attaqué par les moyens les plus puissants (canons de 420mm, avions STUKA...)
résiste à tous les assauts en infligeant de lourdes pertes aux assaillants. On
estime que les 22 000 hommes encerclés dans les forts d'Alsace et de Lorraine
ont fixé plus de 240 000 Allemands et que les 85 000 Alpins dans leur béton ont
arrêté près de 650 000 Italiens. L'armistice entre en vigueur le 25 juin 1940
et c'est seulement le premier juillet, sur ordre du Haut Commandement français,
que les ouvrages et leurs équipages sont «livrés » aux Allemands.
Au vu des faits on peut dire que la Ligne Maginot a parfaitement rempli les
missions que l'on attendait d'elle: elle a évité une attaque surprise, la
France étant le SEUL pays où Hitler n'a pas pu faire jouer l'effet de surprise
(il n'en fut pas de même en Autriche, en Bohême, en Pologne, en Norvège, en
Belgique, etc...), elle a couvert la mobilisation et aucune incursion ennemie
n'est venue troubler la montée en puissance des armées françaises, elle a
économisé les forces et libéré ainsi les divisions nécessaires à la montée en Belgique,
elle a protégé l'Alsace-Lorraine et son industrie et elle a obligé Hitler à
violer la neutralité belge.
Marc
HALTER
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